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Une exposition pour « trois fois rien »

Au printemps 2025, notre jeune collectif a eu la possibilité d’expérimenter les principes de sobriété et d’adaptabilité, clés d’une production culturelle soutenable, dans le cadre du premier projet d’exposition qui lui a été confié. Cette prestation de conception-réalisation a été réalisée en pro bono, c’est-à-dire sans facturation, pour la commune de Saint-Pierre-d’Entremont (Savoie) où Antoine exerce un mandat de conseiller municipal. La demande formulée par le commanditaire était alors la création d’une exposition dédiée à l’histoire d’une source d’eau sulfureuse locale, la source « Germaine » dont le potentiel thermal fut l’objet de nombreux projets et de quelques convoitises. Cette exposition devait se déployer dans les murs de l’église du village, habituellement libérée des cérémonies paroissiales durant la période estivale, sans toutefois empêcher la tenue d’événements ponctuels (concerts, mariages, enterrements, etc.). La dernière contrainte, et non la moindre, était de produire l’exposition sans budget dédié, avec un coût le plus faible possible pour la collectivité.

Le deal était donc simple pour Karst : créer une exposition gratuitement et avec « trois fois rien » pour en faire une « preuve de concept » de la plupart des principes déclinés dans notre manifeste, un véritable terrain de jeu et d’expérimentation autant qu’un support de com’ sur mesure !

Il n’était donc pas question de créer une exposition « au rabais », de qualité inférieure à une prestation habituellement rémunérée, tant sur les aspects scientifiques ou muséographiques. Il a fallu donc trouver, pour chaque problématique, une solution adaptée, qualitative et… quasi-gratuite.

Au-delà d’un indéniable intérêt patrimonial, le choix même du sujet s’était imposé à l’équipe municipale par le cumul de plusieurs opportunités :

  • L’existence d’un corpus d’oeuvres exposables dans les archives communales (les vues d’architectes d’une potentielle station thermale),
  • la présence d’études relativement récentes sur les volets historiques et géologiques du sujet,
  • la présence, sur la commune, de l’autrice de l’étude historique de la source, disposée pour offrir de son temps libre et mettre à disposition l’ensemble de ses sources.

La problématique d’un éventuel commissariat scientifique était donc réglée d’avance et les contenus livrés presque « tout cuits ».

Le lieu d’exposition, l’église paroissiale Saint-Alexis, ne suggérait, en revanche, aucune contrainte financière puisqu’il s’agit d’une propriété communale, mais apportait un nombre conséquent de problématiques de production et d’exploitation :

  • Bien que libérée des messes, l’église devait rester utilisable pour des cérémonies ponctuelles. L’espace du chœur et de la nef, de toute façon bien trop vastes, ne pouvaient être utilisés pour installer l’exposition.
  • Le bâtiment, en attente d’un lourd projet de rénovation, est quasiment insalubre. Les murs ne peuvent accueillir aucun accrochage direct. Évidemment, l’étanchéité à l’air du bâtiment est très faible, surtout en période estivale ou les portes sont maintenues ouvertes pour lutter contre l’humidité et aucun traitement de l’air n’est possible.
  • L’espace n’est pas surveillé et ouvert « aux quatre vents ». Des paroissiens se chargent toutefois de verrouiller la bâtisse chaque soir et de la rouvrir chaque matin.

L’utilisation d’un des bas-coté de la nef s’est donc imposée pour permettre la cohabitation des différents usages du bâtiment alors que des solutions aux problématiques de sécurité et d’insalubrité du bâti furent trouvées dans la phase de production.

En effet, et contrairement à nos habitudes bien ancrées de muséographes « de luxe », il nous paraissait essentiel de traiter le sujet de la fabrication et de la mise en espace de l’exposition, parallèlement à sa conception scientifique et muséographique. Ce dialogue permanent, dès la conception, entre les multiples contraintes techniques et les contenus, nous forçait ainsi à abandonner les phasages habituels d’un projet muséographique, pour développer une approche bricolée, mais extrêmement fertile et dynamique. Une fois abandonnée l’idée d’une proposition scénographique forcément à l’index d’une programmation muséographique pour une approche plus souple et itérative, la mise en œuvre du projet s’en trouve forcément plus fluide et nous ramène, d’une certaine manière, aux fondamentaux de l’objet « exposition ».

Le support d’accrochage des œuvres et des contenus de l’exposition, si l’on ne peut ni se résoudre à l’utilisation de grilles laides et inesthétiques, ni se permettre l’achat de cimaises autoportantes hors de prix, est absolument central. À Saint-Pierre-d’Entremont, la ressource était disponible dans le matériel de l’association d’animation et de développement de la vallée, qui disposait d’un vieux lot de cimaises « échelles » en bois massif, autoportantes mais dépareillées. Il ne restait alors qu’à bricoler et à projeter le contenu sur ces supports en tirant parties des différences esthétiques entre les éléments, au bénéfice du séquençage muséographique.

Évidemment, l’absence de budget interdisant tout recourt aux services d’un·e graphiste et d’un·e scénographe, la simplicité du graphisme d’exposition s’imposait naturellement, probablement au profit d’une certaine élégance et dans le respect des différents usages du lieu. Les outils disponibles aujourd’hui à l’usage des « amateurs » permettent, en effet, de proposer un graphisme adapté au propos, homogène et lisible (à défaut d’être particulièrement original ou inspiré).

La fabrication de l’exposition, autrement dit son impression, restait toutefois une étape incontournable qui ne pouvait pas, selon nous, être réalisée de manière bénévole et/ou amateur tant le risque de dégrader l’expérience de visite et la pérennité du parcours est important ! À nouveau, il fallait donc faire des choix pour permettre un coût moindre tout en préservant la qualité perçue en privilégiant un matériau unique (le carton) et un nombre de formats réduit (3 formats, calés sur les intervalles des cimaises de récupération !)

L’accrochage, réalisé en une journée sous notre coordination avec l’aide de l’équipe municipale, devait finalement régler, au moins partiellement, la problématique de la sécurité des œuvres à l’aide de systèmes de sécurisation simples, robustes et redondants. Il suffisait alors d’appréhender avec lucidité le risque inévitable de dégradation des œuvres et du parcours par des visiteurs·euses indélicat·es durant les deux mois de présentation : un risque qui, bien évidemment, ne se concrétisa pas !

Il reste donc de ce projet à l’impact budgétaire et écologique quasi-nul, une exposition simple, efficace, sobre et élégante qui a créé autant de liens lors de sa conception que de souvenirs agréables durant sa visite !