Mettons-nous d’accord, Qu’entend-on par « médiation orale » ?
La médiation orale désigne l’ensemble des situations où un médiateur ou une médiatrice s’adresse directement à un-e visiteur-euse ou plusieurs visiteur-euses pour créer du lien entre ces dernier-ères et un contenu : visite guidée, visite discutée, parcours commenté, atelier, médiation volante, etc. Contrairement à un texte, une manipe ou un dispositif numérique, elle repose sur un échange vivant, capable de s’ajuster à ce qui se passe dans le groupe : une question, une réaction, un silence. C’est précisément cette dimension d’adresse directe et incarnée qui rend la connaissance du public non négociable : une médiation orale mal calibrée se voit, s’entend et se ressent immédiatement, bien plus qu’un support écrit qu’on peut ignorer ou parcourir à son rythme.
La médiation orale est souvent l’une des composantes d’un projet culturel – exposition temporaire, permanente, itinérante, sentier de valorisation de site, etc. – conçue pour faire vivre, transmettre, un contenu auprès du public.
dans les faits, qu’en est-il ?
Dans de nombreuses institutions muséales françaises, la méthode pour concevoir un projet culturel est la suivante : on pense d’abord un contenu, puis on se demande comment le raconter, et enfin à qui. Cette logique est aussi souvent appliquée pour la conception des outils de médiation : on pense d’abord à la forme de médiation – visite guidée, médiation volante, atelier, audioguide, texte, jeux, etc – avant de se demander et de définir à qui elle s’adresse PRÉCISÉMENT.
Or, contenu scientifique solide et médiation réussie ne sont pas synonymes : on peut posséder les archives, collections, patrimoines les plus passionnants et proposer un objet culturel, et des médiations, qui ne rencontrent personne, simplement parce qu’ils n’ont été conçus pour aucun public en particulier.
Nous pensons qu’il faut inverser ce paradigme et partir systématiquement de la définition du, ou des publics ciblés pour concevoir une médiation. Il s’agit d’abord d’en penser l’usage.
une exposition sans… ou toujours avec les mêmes visIteur-euses !
Sans public, l’objet culturel ne vit pas, ou pas longtemps, ou seulement pour celles et ceux qui l’ont conçu. Lorsqu’une institution choisit de transmettre un contenu par le biais d’une exposition, elle fait le choix de présenter un contenu à des visiteurs. Si l’exposition ne rencontre pas ses visiteurs, elle ne remplit pas son objectif. Aussi, la définition préalable des publics ciblés et donc de formes de médiation adaptées, doit permettre de faire naître, faciliter, tisser, resserrer – ou parfois détricoter pour mieux retisser – le lien entre un objet, une idée, une histoire, un bâtiment et celui ou celle qui vient à sa rencontre dans un lieu muséal, culturel, naturel ou patrimonial.
Différents publics = différents besoins
Concevoir une médiation orale, c’est donc ajuster à chaque fois une série de curseurs : la durée, le niveau de langage, la part laissée à l’échange, la place du jeu, ou encore l’autonomie accordée aux visiteur-euses. Ces curseurs ne se règlent pas de la même façon selon le public ciblé, par exemple :
- Les scolaires, par cycle scolaire, appellent une médiation en lien avec les objectifs pédagogiques et les programmes, avec une participation encadrée et une vraie attention portée à la dynamique du groupe-classe.
- Les familles demandent une médiation à plusieurs niveaux de lecture, pensée à la fois pour les parents et pour les enfants, avec une forte dose d’interactivité et de manipulation.
- Les individuels adultes non-spécialistes ont surtout besoin de repères et de contextualisation, d’échanges, à un rythme plus posé qui laisse le temps de comprendre avant d’aller plus loin.
- Les publics connaisseurs ou passionnés — sociétés savantes, amateur-ices éclairé-es — attendent au contraire de l’approfondissement, de la nuance, et une vraie place laissée au débat et à la contradiction.
- Les publics empêchés ou spécifiques (situation de handicap, personnes allophones, personnes âgées, etc.) nécessitent une adaptation fine des formats, un respect scrupuleux du rythme de chacun-e.
- Les touristes de passage, enfin, n’entretiennent pas du tout le même rapport au temps et à la récurrence que les habitué-es ou les publics locaux, qui reviennent, comparent, et attendent d’être surpris à chaque visite.
CONCRÈTEMENT, QUE FAIT-ON ?
Adapter une médiation ne consiste pas en l’appauvrissement du propos. Une médiation ambitieuse peut très bien s’adresser à un public non-spécialiste, à condition de choisir la bonne porte d’entrée, le bon rythme, le bon niveau d’interaction.
Simplicité de forme et exigence de fond ne s’opposent pas.
Partir du public plutôt que du contenu suppose une méthode, voici les étapes qui structurent ce travail :
- Étudier son public avant de concevoir.
- Définir les objectifs de la médiation en fonction de ce public.
- Choisir le bon format, ajuster la forme, le langage, le rythme, la place du récit et de l’interaction.
- Tester, recueillir les retours, ajuster.
Prenons une même thématique, l’histoire d’un bâtiment patrimonial, par exemple, déclinée pour deux publics biens distincts. Pour un groupe scolaire de primaire, la médiation prendra la forme d’un parcours en énigmes, où chaque salle dévoile un indice à décoder collectivement, avec un vocabulaire simple et une forte dimension ludique. Pour un public de connaisseur-euses passionné-es d’architecture, la même thématique donnera lieu à une visite commentée plus dense, qui s’attarde sur les choix techniques, les controverses de restauration, et laisse une large place aux questions du groupe. Le sujet est identique. La médiation, elle, change presque entièrement de nature.
Conclusion : penser « public d’abord »
Une bonne médiation orale se pense d’abord à partir de celles et ceux qui vont la recevoir, et non à partir du contenu qu’on souhaite transmettre. C’est aussi un changement de posture : accepter que la même histoire mérite d’être racontée différemment selon qui l’écoute, accepter de ne pas raconter l’histoire uniquement comme on souhaiterait la raconter.
Les pièges à éviter
- Vouloir « toucher tout le monde » avec une médiation unique, au risque de ne toucher réellement personne.
- Confondre adaptation et nivellement par le bas, alors qu’adapter, c’est ajuster la forme sans jamais renoncer à l’exigence du fond.
- Ne pas prévoir un temps dédié à l’étude des publics, un choix qui se paie tôt ou tard en fréquentation ou en satisfaction des visiteurs.